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Cet autre que je suis – Maxime Patry

 ©Maxime Patry

 

Cet autre que je suis sera mis en voix dans le cadre du projet d’exposition et performance « EX-TENSION », à l'occasion de la 18e édition de Nuit Blanche OFF (nuit du samedi 3 au 4 octobre 2020). Cet événement permettra la mise en question des termes de frontières, de marges et de confins.

 

Cet autre que je suis

          Je vois un homme sur un banc dans la rue, qui fait passer son bras par-dessus le dossier auquel il s’adosse, comme s’il avait un ami à accueillir auprès de lui. Depuis ma fenêtre, je le vois, cet homme, le regard perdu dans le vide, mais je ne peux dire ce qui s’exprime en lui, si la sidération se fait jour ou s’il veut seulement se perdre dans l’éloignement où sa vue se floute. S’il rêve, s’il espère, si quelque chose en lui soupire…
          Il me fait songer à l’indistinction de ma propre existence, à l’errance de mes mouvements intérieurs. Mes pensées pleuvent ainsi, se répandent dans leur chaos singulier. Je vogue encore parmi elles tandis que je continue à l’observer, du coin de l’œil…

          Un jour, nous naissons au monde, dans notre famille. On est accueilli au sein de son moule formateur. Plus tard, si l’on y parvient, on se donne naissance à soi-même : en prenant son indépendance, on dit enfin : « Je suis ». Alors, certaines illusions tombent, naturellement.
          Pareillement, le monde dans lequel nous vivons nous dit quelque chose de ce qu’il est, de ce qu’il exige. Il s’érige en impératif. Une direction et un but sont donnés, un idéal en quelque sorte. On nous dit d’abord sa relative perfection, l’absolu du mérite, la nécessité d’aller toujours plus vers une progression qui, dans sa courbe exponentielle, éventre la Terre.
          Il semble négligeable de le rappeler en ces temps de peste légère, dérisoire de dire ce que nous savons tous. De réaffirmer que l’être humain est en passe de se détruire, qu’il court à grandes enjambées vers un effondrement planétaire. Que la pénurie de certaines ressources – notamment du pétrole, sans lequel nous ne pouvons maintenir nos chaînes d’approvisionnements – pourrait engendrer, et cela de manière fulgurante, la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.
          La situation de crise dans laquelle notre petite peste nous plonge nous donne un avant-goût de celle, plus conséquente, qu’envisagent Servigne et Stevens1 . La mondialisation rend les pays tellement interdépendants que si l’hyper-circulation des biens est mise à mal, le château de cartes sur lequel nous nous appuyons pourrait s’abattre d’une façon inattendue. Ce château, nous le croyons de pierres bâti ; tout ce que nous voyons dans notre univers immédiat nous pousse à estimer digne de foi la doctrine qui se rattache à cette Église. Il s’agit du « syndrome du ciel bleu ». Jusqu’ici, voulant ignorer les conditions par lesquelles nous pouvions maintenir nos modes de vie, pris dans une course effrénée que nous ne maîtrisions pas, nous repoussions de légitimes questions.
          Il y a ce premier moment où l’on croit aux valeurs qu’on nous présente, aux chimères qu’elles engendrent ; puis il y a ce second instant où l’on se désidère, où l’expérience vécue impose de nouvelles conclusions. C’est, par exemple, l’immensité de feux en Australie, où l’extinction de masse de la biodiversité semble forcer son propre trait par la densité éclatante des disparitions.
          Face à l’urgence écologique, à l’implacabilité vérifiée des courbes prédisant depuis les années 1970 un effondrement à venir, la fin des ressources nécessaires au fonctionnement de nos sociétés, ma génération a l’intuition qu’elle ne pourra survivre si le monde ne se change pas. Elle sait aussi qu’il est déjà trop tard pour éviter des catastrophes très concrètes.
          Tout le monde, évidemment, ne se sent pas concerné. L’un de mes aïeuls disait, il y a quelques années : « La pollution ? La fin des ressources ? Changer ? Pour quoi faire ? Je serai mort bien avant que les problèmes arrivent. » Et malgré des signes évidents, d’autres pensent de même, ébahis soudain de la vague virale qui peut les atteindre.
          La crise sanitaire que nous vivons ne fait que révéler, comme par inadvertance, la fragilité accrue d’un système qui n’a cessé de se mettre en scène positivement, maintenant jusqu’ici l’azur éblouissant de son ciel dégagé.
          Shakespeare connut les ravages de la peste quand les théâtres londoniens fermèrent pour cause d’épidémie en 1592. Il proposait de pallier la déficience de la scène par rapport au réel en convoquant le jeu des acteurs : l'histoire va « deux heures durant occuper notre scène » mais « si vous écoutez d'une oreille patiente,/Tout défaut, notre effort essaiera de le racheter. », précise-t-il dans le « Prologue » de Roméo et Juliette2 . Or, avec l’actuelle pandémie, c’est la réalité qui semble fissurer sa propre crédibilité – là se déroulent des événements que nous croyions collectivement impossibles, juste bons à illustrer des œuvres de science-fiction. Le philosophe Clément Rosset rappelle pour sa part avec justesse qu’il faut se confronter au réel, le prendre pour ce qu'il est, non pas le voir trouble, plus précisément double, multiple dans ses possibles non réalisés. Ce que de toute évidence nous n’avons pas fait jusqu’ici, détournant les yeux de ce que la science disait pourtant envisager de notre avenir.
          Si d’autres sources d’inquiétude sur le futur et notre capacité à décider positivement de nos destinées se font jour (la ré-émergence des populismes – sous-tendant les vieux fascismes – florissant à travers le monde comme une mauvaise herbe, cela au sein même de l’Europe, en Italie et en Pologne par exemple), il n’est possible à personne de dire précisément ce qui se passera. On ne peut que poser certaines données, qu’engager comme on le peut certaines réflexions : celui qui écrit, comme tout un chacun, n’est nullement – et ne sera jamais – un prophète.

          Moi, j’observe cet homme de l’autre côté de la rue. Je le jauge, je l’imagine. Il est cet autre que je suis. Je me demande si la courbe de son bras signifie qu’il aimerait y recueillir un ami cher, ou s’il cherche seulement à mieux se soutenir pour être plus confortablement installé.
          Je me demande s’il pense, ou s’il cherche à s’oublier dans les surplis mal ajustés de sa conscience ; s’il se questionne sur le futur ou si, se tournant vers le passé, il envisage de s’évanouir définitivement dans le temps.
          Alors, depuis ma fenêtre, laissant s’évaporer des brisures de réflexions et de souvenirs, me rassemblant comme un puzzle qu’on ajuste, je pense à cet autre que nous sommes tous, et à son devenir.

1 Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, coll. Anthropocène, 2015.

2 Je cite la traduction de Jean-Michel Déprats (Shakespeare, Tragédies, tome I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »).

Maxime Patry

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